Je suis sorti de psychiatrie lundi dernier c'est-à-dire il y a six jours et j'ai abattu plus de travail pendant cette période qu'en un an de ma vie. Je viens de terminer mes deux livres. Un recueil de poésie qui va s'appeler « poésie de la déréliction. » Et la greffe. Pendant mon hospitalisation j'ai rencontré un écrivain professionnel assez connu qui a une micro-entreprise de correction de manuscrits et qui m'a proposé de les corriger. Il m'a expliqué la conduite à tenir et j'ai obtenu déjà l'autorisation de la plus grande maison de la presse de la ville où j'habite d'y déposer mon manuscrit pour le vendre en partageant avec la propriétaire les bénéfices s'il y en a ! Il ne me reste plus qu'à obtenir un numéro pour éditer le manuscrit et en envoyer un à la Bibliothèque nationale et bien sûr à le faire imprimer chez un imprimeur ce qui me coûtera beaucoup moins cher que chez un éditeur. Mais ce n'est pas de ça que je vais vous parler ce soir. Je veux vous parler de la conférence que j'ai vu hier soir sur le bonheur par Frédéric Lenoir. Imaginez que la ville j'habite fait environ 20 000 habitants et qu'il y avait 1000 personnes à cette conférence. C'est hallucinant. J'ai des livres de_Frédéric Lenoir que je n'ai pas pu lire car j'allais trop mal mais je compte bien maintenant les éplucher soigneusement. J'avais une question qui me brûlait les lèvres et que je comptais bien lui poser puisqu'à la fin de de la conférence nous avions le droit de lui poser des questions et cette question était la suivante : peut-on éprouver le bonheur si on n'a pas connu la souffrance ? À ma grande surprise au début de son exposé il avait déjà répondu. Il a commencé celui-ci par raconter son enfance. Il est né à Madagascar. Il a parlé de ses parents. De son père extrêmement autoritaire et de sa mère qui ne lui avait apporté aucun amour. Il a parlé de sa souffrance et de sa psychanalyse qui a duré sept ans. Il a parlé ensuite de son engagement religieux et de son souhait de rentrer dans les ordres. Il a renoncé avec humour à cause du voeu de chasteté qu'il ne pouvait pas respecter ! C'est un homme simple, qui sait parler simplement sans étaler sa culture et qui a beaucoup de bon sens. Il a parlé du lâcher prise et de l'ego. Il a dit qu'on ne pouvait pas toujours vivre dans l'instant présent, que c'était impossible qu'il fallait parfois se projeter dans le futur, ne serait-ce que pour faire des projets. Idem pour l'ego qui disparaissait le jour de sa mort. Il est chrétien et croit en Jésus-Christ. Il pratique la méditation en pleine conscience ainsi que le taoïsme. Il a parlé de la joie en citant Spinoza, il a parlé de beaucoup de choses qui semblaient seulement tellement évidentes que je pensais pouvoir les memoriser. Mais j'ai oublié déjà et j'aurais aimé pouvoir parler avec lui en tête-à-tête. J'ai quand même pris la parole devant 1000 personnes et j'ai posé la question qui me brûlait les lèvres : peut-on accéder au bonheur sans avoir connu la souffrance ? J'ai été le seul auquel il n'a pas répondu ! Avais-je touché un point sensible, peut-être.

Je suis extrêmement heureux en ce moment, j'ai téléphoné ce matin a mon psychanalyste pour lui dire que je ne reviendrai pas, que j'étais guéri, que je n'avais plus besoin de lui. Au bout de quelques secondes les larmes ont envahi ma parole et je n'ai plus pu prononcer un seul mot tellement j'étais ému. C'était des larmes de bonheur, toutes ces larmes que je n'ai pas pu verser depuis 10 ans. Depuis que je n'ai plus d'antidépresseurs mes émotions reviennent. Je ne prends pratiquement plus de médicaments. Je n'en ai plus besoin. J'ai l'impression d'avoir terminé un cycle qui a duré 10 ans. Je ne sais pas ce qui s'est passé. Je sais que je n'écrirai plus de poèmes, je sais que je ne parlerai plus la souffrance, je sais que je vais vivre intensément l'instant présent. Je me lève tous les matins vers 7:00, je descends joyeusement dans la cuisine préparer mon café et dire bonjour à mes chiens. Après mon petit déjeuner je me mets à travailler. J'écris énormément, je corrige mon manuscrit. Ensuite des que ma femme est prête nous partons en ville faire des courses et je n'ai plus l'angoisse, je suis libre comme l'air et gai comme un oiseau. J'ai envie de dévorer la vie, de rattraper tout le temps perdu et d'aider mon prochain. J'ai vu trop de misère autour de moi pour continuer à me regarder le nombril. J'ai peut-être trouvé du travail, je ne sais pas si je je vous en ai déjà parlé. C'est un travail associatif à l'ordre des médecins. Il s'agit de siéger dans des commissions pour traiter des problèmes de santé en particulier des mises en inaptitude et des arrêts de travail de mes confrères. Je crois que je suis bien placé pour ça. J'espère que ma candidature sera retenue car je pense vraiment pouvoir être utile. Pour le reste j'ai repris ma vie en main. J'aime de nouveau ma maison, je m'occupe de mon jardin, je me suis acheté un nouveau tracteur et j'ai vendu le vieux sur le bon coin. Ça paraît idiot mais ça m'a donné une joie immense de rendre service à des gens qui n'ont pas les moyens d'en acheter un neuf. Bref je vis une sorte d'idylle qui j'espère va durer longtemps, le plus longtemps possible et qu'il n'y aura pas encore de récidive. Je m'en vais en Norvège au mois de décembre rendre visite à ma fille et puis après la naissance de ma deuxième petite-fille je vais partir à la réunion rejoindre une amie chère et peut-être ensuite faire un stop à Madagascar pour rendre visite à mon frère. Je me suis remis au sport, je rejoue au golf. Je ne sais plus jouer, je n'ai plus un muscle mais je ne suis pas inquiet dans six mois tout sera revenu comme avant. Il ne me manque qu'une chose c'est le désir sexuel. Je suis devenu asexué pour l'instant mais ça aussi cela reviendra avec le temps et puis ça n'a pas tellement d'importance. Je trouve qu'il y a un âge pour faire l'amour et je préfère maintenant ce que mon psychanalyste appelait l'érotisme du coeur. Je n'ai pas envie de prendre du Viagra pour faire l'amour à ma femme. Le désir reviendra comme il est parti. Sincèrement je ne sais pas si ce que j'ai écrit vaut quelque chose. Je trouve que mes poèmes sont un peu trop redondant, il parle toujours de la même chose à part deux ou trois que j'aime beaucoup comme les temps modernes. Voilà donc revenu dans la vie, dans la vie vivante et c'est grâce à mon suicide et c'est grâce à ma chute. C'était un mal pour un bien et c'était peut-être nécessaire je vois mon séjour à l'hôpital psychiatrique comme un séjour dans un monastère, j'ai dû me soumettre à des règles encaisser ma souffrance, prendre énormément sur moi-même pour résister à la pression psychologique qui régnait dans l'endroit ou je séjournais. Ce n'est pas une partie de plaisir mais une école de la vie et une expérience qui ressemble à un séjour en prison, en général ça laisse des traces mais ça peut changer un individu.. Voilà c'est tout pour ce soir.