de je déteste les pyjamas verts. Épisode numéro quatre.

Hervé

c'est le SDF le plus atypique qu'il m'est donné de rencontrer. À supposer que dans mon étrange vie le destin aurait fait que j'aurais sympathisé avec un SDF. A priori ma condition de médecin spécialiste plutôt bourgeois et effrayé par ces malheureux couchant dans la rue ne m'aurait pas amené à aller vers eux, bien au contraire j'aurais fait un large crochet et j'aurais pris la fuite.

Il avait la cinquantaine comme les autres que j'avais rencontrés. Rien dans son aspect extérieur ne pouvait évoquer qu'il vivait dans la rue à part ces rangers soigneusement cirées, car il était toujours impeccable de la tête aux pieds.

Il était vêtu d'un jean, d'une chemise bleue impeccablement repassée est toujours parfaitement propre et d'un blouson. Il se rasait tous les jours et ses cheveux blancs étaient coupés en brosse courte à la tondeuse comme le font la plupart des gens dans le besoin pour économiser 15 euros par mois de coiffeur ce qui pour eux est énorme. Il ne fumait pas contrairement à la plupart des pensionnaires de l'HP qui toujours pour des raisons d'économie avait renoncé au paquet de cigarettes et préférait les rouler. On les reconnaissait aisément à leurs doigts jaunis par le tabac comme les miens d'ailleurs.en

Il avait une culture étonnante, je ne sais pas quel était ses diplômes mais il avait travaillé pour des guides touristiques et avait sillonné la France et l'Europe de l'Ouest qu'il connaissait comme sa poche. Il avait également travaillé en Irlande où il avait été mis sur la paille par le crash financier. C'est à la suite de cet épisode qu'il s'était retrouvé à la rue. Il m'expliquait comment il survivait dans la rue, quels étaient les bons emplacements pour faire la manche. Les bonnes journées il arrivait à faire 60 € qui payait sa nourriture et une modeste chambre d'hôtel pour qu'il puisse se laver et dormir au chaud.

Dans sa vie il avait il y avait bien des zones d'ombre. Il avait une compagne, elle avait quitté, il ne m'avait pas dit pourquoi. Il prenait des médicaments, du ziprexa.

C'est un médicament réservé aux schizophrènes, peut-être simulait-t-il ou alors l'était-il vraiment.
Peut-être se servait-il de l'hôpital comme du dernier refuge possible parce qu'il n'en pouvait plus. Je n'ai jamais eu la réponse, mais pour moi cet homme avait une faille sinon il aurait dû pouvoir réintégrer le système social.

Nous étions donc quatre avec nos souffrance, nos histoires de vie tout différente.

Moi j'étais l'enfant gâté, celui qui avait tout et qui souffrait le plus.

La journée que je vous raconte a été celle où je suis passé devant le juge, c'était surréaliste. Moi j'étais terrorisé car j'ignorais que cela pouvait m'emmener. Je n'avais jamais eu de rapport avec la justice et je ne me considérais pas comme un délinquant bien que mon psychiatre m'est expliqué que dans certains pays les suicidés vont directement en prison. Lorsqu'on fait une tentative de suicide l'aventure commence par un séjour en réanimation. Moi j'étais extrêmement agité et je voulais absolument qu'on m'apporte un baba au rhum ! Je ne sais pas ou dans mon inconscient je suis allé chercher cela. Quoi qu'il en soit je suis resté quelques heures dans le service de réanimation et puis j'ai été transféré aussitôt en psychiatrie. La punition commence par la cellule d'isolement. J'y ai passé 24 heures. C'est une pièce sans fenêtre, sans aucun meuble à part un lit et un pot pour faire ses besoins. Vous sortez uniquement dans une petite cour fermée pour fumer votre cigarette si vous le désirez. Vous êtes habillés en pyjama vert avec un peignoir blanc et une paire de chaussons. C'est pour cela que j'ai appelé ce billet : je déteste les pyjamas verts. À l'HP c'est la punition quand on a fait une faute.

Le juge me fait entrer fort aimablement accompagner de sa secrétaire qui ne peut pas s'empêcher de me dire qu'elle a fait il y a peu de temps un burn-out. Elle me donna plein de conseils et me parla en particulier d'un centre de thalassothérapie à Royan. J'en ai rien à foudre, je déteste la thalassothérapie, je préfère la mer et les vagues. Finalement le juge réussi à prendre la parole. Il n'exposa rapidement et clairement pourquoi il est la puis une discussion à bâtons rompus sur la difficulté de donner la justice et d'exercer la médecine s'entament entre nous deux. Je crois que nous avons parlé pendant une heure. À la fin il se lèva et me donna du bonsoir docteur, moi je lui rendis la pareille en lui serrant la main et en lui disant merci Monsieur le juge. Il ajoute avant de me quitter que j'ai tout en moi pour m'en sortir. Depuis 10 ans combien de personnes m'ont fait cette réflexion ! J'ai tout mais je n'y arrive pas. Quand est-ce que je vais lâcher prise ?

Jef

je ne sais pas quel âge il peut avoir. En fait il n'a pas d'âge, entre 30 et 50 ans. Il est toujours habillé en treillis militaire, la tête de travers, la bouche à moitié ouverte dans un rictus qui ressemble à un sourire. Il porte une éternelle casquette à l'ancienne. Il est blindé de médicaments, son ordonnance fait plus d'une page malgré cela parfois elle devient fou. Il se tape la tête contre les vitres en hurlant qu'il veut mourir. À chaque fois les infirmiers se jettent sur lui et l'immobilise pour le mettre en isolement. Il lui donne un médicament terrible le loxapac. J'en ai fait l'expérience moi aussi. Il est responsable de dyskinesie musculaire, vous êtes secoués par des spasmes musculaires complètement incontrôlables au niveau du visage et des membres.

Aujourd'hui il n'était pas en cellule d'isolement et moi c'était plutôt de bonne humeur parce que j'avais gagné à la belote. À 16:00 c'est l'heure du goûter.jef est arrivé dans la salle commune et en voulant s'asseoir il a pris sa chaise et la soulevé presque à l'horizontale. Je ne sais pas ce qui m'a pris, j'ai retenu sa chaise pour l'empêcher de s'asseoir. Il a pris peur et est devenu complètement fou et extrêmement violent. Il s'est jeté sur moi ces deux poings en avant et m'a agressé violemment. J'étais partagé entre deux sentiments celui de la peur et de la honte d'avoir fait une connerie et aussi de devoir me battre avec lui. Les infirmiers se sont jetés sur lui et ont voulu le punir. Il a fallu que j'intervienne pour leur expliquer que je t'ai responsable de tout et qu'il n'était pour rien et que si quelqu'un devait être puni ce devait être moi. Ça n'a pas empêché qu'une heure plus tard il est venu s'excuser auprès de moi. Je lui ai pris la main et je lui ai dit que c'était moi qui m'excusai auprès de lui. C'est comme ça que nous sommes devenus amis et il m'a raconté sa vie qui était un vrai calvaire. Nous avons dîné, je suis allé me coucher, j'ai pris mon somnifère et j'ai attendu la journée du lendemain. Ainsi se passaient tous les jours à l'identique dans l'hôpital psychiatrique.

Commentaires

1. Le samedi, octobre 29 2016, 01:07 par Ninhursag

Coucou Eric

C'est passionnant de lire votre aventure même si en y sent la souffrance.
Peu de personnes en bonne santé ne connaissent la vie dans ces hôpitaux, perso j'ai eu quelques écho par le dernier de mes frères qui y a déjà séjourné à cause de problèmes de couples deux fois (il a été marié deux fois). C'est un sentimental très sensible et ses deux séparations se sont mal passées d'où son court passage en HP. par 2 fois.
Il m'a raconté les aberrations médicamenteuses dont vous parlez tout comme la vie de certaines personnes là bas. C'est un monde bien triste en fait.
*
C'est avec impatience que j'attends la suite de ces pyjamas verts . Le titre va bien au sujet, je trouve.

Amitiés
Léonie

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