« La mort n'est pas le bout de la vie. Elle en fait partie. » Haruki Murakami. Pendant les jours qui suivirent clémentine eu de plus en plus de mal à occuper les enfants qui ne supportaient plus le confinement dans leur petite chambre d'hôtel. Elle dû déployer des trésors d'ingéniosité pour tuer le temps. Le cimetière du Père-Lachaise est le plus grand de Paris, c'est un petit village avec ses avenues, ses rues et ses sentiers. Pour ne pas s'y perdre il est vivement conseillé de disposer d'un plan où est mentionné l'emplacement des tombes des hommes célèbres qui y sont inhumés. C'est pourquoi le cimetière du Père-Lachaise est autant visité. Ils partirent tôt après avoir avalé un copieux petit déjeuner. Ils empruntèrent les transports en commun et arrivèrent vers 14:30 devant l'entrée du cimetière. On y pénétrait par une porte de pierre qui s'ouvrait sur l'avenue principale. Catherine avait envoyé par SMS les coordonnées de la concession d'Abraham Mors. Elle se situait dans la partie nord-est du cimetière. Il faisait beau et sec, on sentait que le printemps n'était pas loin. Ils s'étaient habillés simplement, Adolphe avait mis son manteau gris et clémentine une gabardine noire. Les enfants étaient en jean et blouson. Adolphe franchit la porte de pierres suivi de sa famille. Il marchait vite trouvant sans peine son chemin dans le dédale des petits sentiers. Les enfants traînaient parfois en arrière pour escalader les tombes comme s'ils étaient dans un parc de jeux. Clémentine les réprimanda en leur demandant de respecter les morts. Pour eux la mort était une abstraction de même que les monuments qui y étaient consacrés. Ils n'y voyaient qu'un extraordinaire terrain de jeu avec plein de petites maisons rigolotes à escalader ! Ils parvinrent au bout d'un quart d'heure devant le caveau de la famille Mors. Ils étaient en avance mais le caveau était déjà ouvert et les employés des pompes funèbres présents. Ils avaient déposé le cercueil de Zachary sur des tréteaux recouverts d'un voile blanc. Non loin était garée une grosse limousine noire, le corbillard. Une dizaine de minutes plus tard apparurent au bout du chemin trois silhouettes de femmes. Deux marchaient côte à côte et la troisième un peu en arrière se tenait seule. Adolphe ne fit rien pour aller à leur rencontre, il les laissa s'approcher et reconnut bientôt Catherine et une femme brune qu'il ne connaissait pas. Catherine salua Adolphe et clémentine et présenta son amie. C'était Judith la psychanalyste, l'ancienne voisine de Zachary. Elle lui dit quelques mots. -Quelle tristesse, j'ai essayé de l'aider, j'ai fait ce que je pouvais. En vain puisque nous sommes là aujourd'hui. La troisième silhouette s'approcha et s'arrêta à quelques mètres du groupe en les saluant d'un signe de tête. C'était une très belle femme toute de noir vêtu. Elle marchait doucement comme s'il ne voulait pas faire de bruit, des boucles d'oreilles rouges faisaient comme deux larmes de sang sur son visage aux yeux dissimulés par des lunettes de soleil noir et encadré par une chevelure noir de jais. Catherine murmura à l'oreille d'Adolphe : -c'est Anna. -C'est une femme extraordinaire, je comprends pourquoi il l'a aimé passionnément. Le prêtre arriva enfin. Il proposa au petit groupe de se tenir devant le cercueil. Il dit le nom du défunt et prononça une bénédiction. Il demanda ensuite à chacun de bénir le cercueil et lorsque ce fut fait il proposa un moment de recueillement. C'est alors que quelque chose d'étrange se produisit. Il n'eut plus un bruit, les oiseaux ne s'arrêtèrent pas de chanter , Adolphe ne les entendit plus. Il releva la tête, regarda autour de lui, les autres n'avaient pas bougé et se recueillaient. Ils semblaient immobilisés dans le temps, figés comme des statuts. Il leva les yeux vers le ciel et peu à peu il disparut. Les nuages, le bleu du ciel, plus rien, une sorte de néant. Plus de bruit, plus de temps, plus d'espace et pourtant il se sentait infiniment bien comme s'il appartenait au monde, comme s'il ne faisait qu'un avec tout ce qui l'entourait, c'était océanique. Adolphe bougea sa main et la posa sur un petit muret, elle traversa la pierre comme si elle n'existait pas. Le sol sur lequel reposait lui semblait mouvant, il n'osa pas bouger de peur d'être englouti. Toute la structure physique de la matière semblait être modifiée et lui était comme un nageur, dans une eau tiède infiniment accueillante et rassurante. Que se passait--il ? Il savait qu'il était le seul à ressentir ce qu'il était en train de vivre. Il savait qu'il était inutile ou peut-être dangereux de questionner sa femme qui se tenait à ses côtés. Peut-être sa main traverserait-elle son corps comme la pierre du petit mur. Alors il ne fit rien, il se laissa porter par cette vague qui l'emmenait je ne sais où, sans peur ni interrogation. Il attendit et puis c'est le bruit qui revint d'abord, peu à peu le monde se reconstitua, le ciel réapparu et le temps recommença de s'écouler. Il devinait que ce qu'il venait de vivre n'avait rien à voir avec son nouveau cerveau, c'était autre chose. Une expérience mystique, un voyage dans le monde de l'implicite ou du réel. Le prêtre redressa la tête, adressa ses condoléances à ceux qui étaient présents et s'en alla. Les croque-morts soulevèrent le cercueil de Zachary pour le faire glisser dans le caveau. Lorsqu'il fut en place ils s'écartèrent pour permettre à chacun de déposer un peu de terre ou une fleur sur le cercueil. Anna qui était toujours restée à l'écart attendit que chacun est déposé quelque chose pour s'approcher de la tombe. D'un regard elle leur demanda de la laisser seule. Lorsqu'elle le fut elle s'agenouilla devant le tombeau, elle pencha sa tête dans le caveau et parla à Zachary. -Mon amour, tu sais je t'ai toujours aimé. Je n'ai jamais cessé de t'aimer. Mais tu n'aurais détruite, alors je me suis enfui pour sauver mon âme. Je sais que tu m'entends là où tu es, je sais que ces paroles vont apaiser ton chagrin et ton désespoir et je vais te donner pour ton dernier voyage ce que j'ai de plus précieux. Elle défit avec précaution ces précieuses boucles d'oreilles et les jeta au fond du trou ou reposait son amant, son amour perdu. -Bon voyage mon amour, va en paix et pardonne moi du mal que je t'ai fait. Elle se releva, rajusta ses lunettes de soleil pour qu'on ne vit pas ses larmes. Elle partit doucement sans dire au revoir . Bientôt sa silhouette disparut le long de l'allée. Tout le monde avait compris, personne ne dit rien, c'était inutile comme la mort de Zachary. C'est Adolphe qui décida de partir le premier, il prit le bras de sa femme, la main de sa petite-fille pendant que son fils tenait celui de sa femme et ils s'en allèrent lentement, serrés les uns contre les autres, unis par quelque chose de nouveau et d'éternel. Catherine et Judith les regardèrent partir, disparaître peu à peu. Ils ne se reverraient jamais plus, c'était la fin de l'histoire. Il fallait qu'un meurt et que l'autre vive. C'est l'amour qui a tranché, c'est la plus grande force et la plus dangereuse aussi.