Adolphe était en résidence surveillée dans sa propre famille, au début il trouva cela plutôt cocasse et surtout inattendu, car il n'aurait jamais imaginé que clémentine lui aurait offert son hospitalité. Elle avait dû avoir eu pitié de lui, c'est vrai qu'il était en triste état lorsqu'il était arrivé ce soir d'orage.
Les premiers jours furent un enchantement, dans la journée il restait enfermé dans la maison, il passait son temps à lire, le petit livre qu'il avait emmené, et puis vers 17:00 les enfants rentraient de l'école avec clémentine et c'était la fête. On prenait le goûter, des bols de chocolat chaud et de la brioche, ensuite Adolphe retrouvait les enfants dans le salon pour les aider à finir leurs devoirs, puis il leur racontait des histoires qu'il inventait, des contes, il ne parlait jamais de lui, ni de sa propre histoire, ni du passé, de leur vie d'avant, c'était tabou, il n'avait plus besoin de le dire aux enfants qui par instinct le savaient aussi. Ensuite ils passaient tous à table, clémentine était devenue bonne cuisinière et Adolphe en profitait car bientôt il savait qu'il reprendrait la route et qu'il devait retrouver des forces.
Clémentine parlait peu Adolphe, le strict minimum, elle le soignait tous les soirs puis tout le monde allait se coucher.
Peu à peu Adolphe commença de s'ennuyer, il aurait aimé aller dans le jardin mettre un peu d'ordre, tailler les haies, tondre la pelouse, il y avait du travail à faire, il n'y avait pas d'homme à la maison et clémentine n'avait pas le temps.
L'inactivité et l'oisiveté ne réussissait pas à Adolphe, il s'ennuyait et commençait à se sentir mal, l'angoisse revenait jour après jour, il essayait de lutter contre elle en lisant ou en tournant en rond dans la maison qu'il connaissait maintenant par coeur, rien n'y faisait, et pourtant c'était la son foyer, c'était la qu'il souhaitait vivre avec sa femme et ses enfants, cela signifiait qu'il n'avait pas encore vaincu ses démons et qu'il fallait qu'il continue sa quête.
La troisième semaine arriva enfin, il demanda à clémentine de l'emmener chez le coiffeur pour qu'il se fasse raser les cheveux, et qu'il fasse également quelques courses avant son départ. Il lui fallait de nouvelles chaussures et quelques vêtements chauds car l'hiver allait arriver. Il y avait dans le village une sorte de coopérative agricole où il trouva ce dont il avait besoin, de bonnes chaussures de marche, et des vêtements chauds et imperméable. Le coiffeur était sur la place de l'église, il le rasa à la tondeuse comme un légionnaire.
Ses pieds étaient maintenant presque guéris, il portait ces nouvelles chaussures toute la journée et marchait sans cesse dans la maison pour les faire et pour vérifier qu'elle ne le blessait pas.
Adolphe avait eu le temps de réfléchir à son itinéraire, il ne voulait plus marcher le long des routes, la seule solution était d'emprunter les sentiers de Compostelle, il choisit dans de partir du Mont-Saint-Michel et de suivre le chemin des pèlerins.
La veille de son départ il demanda à clémentine d'aller lui faire quelques courses, du pain, des boîtes de pâté en conserve, des tranches de jambon fumé, des sardines à l'huile et des barres de céréales.
Il était fin prêt, il avait fait ses bagages, tout était en ordre, le plus dur reste à faire, partir et abandonner ceux qu'il aimait.
Le dernier soir clémentine avait fait un énorme pot-au-feu, elle avait acheté une bonne bouteille de Bordeaux et fait une tarte aux pommes, tout le monde était grave, surtout les enfants. Adolphe mangea silencieusement ce dernier repas chaud et copieux, puis pour la première fois après que les enfants soient couchés, clémentine resta avec lui dans le salon.
Il était assis dans le grand fauteuil de cuir lorsqu'il rentra avec une bouteille de cognac et deux verres. Elle s'assit en face de lui, rempli son verre qu'elle lui tendit il fit de même pour elle. Elle trempa ses lèvres dans le liquide ambré et avala une gorgée, l'alcool lui empourpra les joues et fit briller ses yeux.
-Demain matin je t'emmènerais au  Mont-- Saint Michel, nous partirons vers neuf heures-
Adolphe acquiesça de la tête.
-J'ai été heureuse de partager ces trois semaines avec toi, je crois que ça fait beaucoup de bien aux enfants de te retrouver-
_je t'aime toujours clémentine, et mes enfants aussi-
-bien sûr Adolphe, mais tu as fait trop de dégâts, je ne sais pas si je t'aime encore ou si je pourrait t'aimer de nouveau, tu n'es plus le même homme et moi je ne suis plus la même femme.
Tu as raison, je ne te demande rien, je ne suis pas guéri, l'angoisse est toujours avec moi, je peux basculer d'un moment à l'autre, c'est pour ça que je pars, je vais marcher droit devant moi, des années s'il le faut, jusqu'à ce que je rencontre ce que je cherche, le problème c'est que je n'en sais rien, je ne sais pas ce que je dois trouver, alors je confie ma destinée à la providence, si je trouve je changerai, je deviendrais un nouvel homme et je pourrais revenir, peut-être alors pourra tu m'aimer d'une autre façon, et si je ne reviens pas ce que j'aurais rencontré la mort sur le chemin. Je n'ai pas le choix, je suis tombé trop bas, je me suis trop avilis, je suis détruit, il faut que je me reconstruise et que je comprenne ce qui m'est arrivé. Pour cela il faut que j'aille vers les extrêmes, pas ce que j'ai expérimenté avant, l'alcool , la drogue et la pornographie, d'autres extrêmes à l'opposé des premiers,
j'aimerais être croyant et partir comme un pèlerin sur le chemin de Compostelle, je ne suis pas croyant, je vais seulement les utiliser car elles sont pratiques pour marcher. Je ne cherche pas Dieu, c'est moi que je cherche. Sur ces derniers mots il avala son cognac cul sec.
Clémentine remplit les verres de nouveau, elle ne commenta pas ce qu'avait dit Adolphe, ils parlèrent des enfants, de son travail, de sa maison et de sa solitude. Adolphe ne lui demanda pas de l'attendre, bien qu'il lui fit comprendre à demi-mot qu'il le souhaitait.
L'alcool détendait l'atmosphère, clémentine redevenait tendre comme autrefois, elle évoqua même le passé, avant lorsqu'ils étaient heureux, quel dommage lui dit-elle, nous avions tout.
Oui répondit Adolphe, mais toi tu es construite et moi je suis inachevé, c'est pour ça que j'ai tout fichu en l'air, j'ai pété les plombs, je suis devenu fou et je le suis toujours, un peu moins peut-être, mais au fond de moi la bête est toujours là, et en que je ne l'aurais pas dompté ou tué rien ne sera possible. Je crois que j'ai fait une sorte de dépression, que j'ai ouvert en moi des portes qui auraient dû rester fermées, mais de toute façon un jour ou l'autre je me serais effondré, il fallait que je passe par là, et je ne comprends pas pourquoi. Je reviendrais clémentine je te le promets, essaie de m'attendre.
La bouteille était vide, ils étaient un peu ivres, ils se levèrent tous les deux et s'embrassèrent tendrement comme deux amis.
À demain matin clémentine
à demain Adolphe.
Le lendemain, en fin d'après-midi, clémentine déposa Adolphe sur le grand parking du Mont-Saint-Michel. À sa main il tenait un bâton de marche en châtaignier que lui avait offert Pierre, dans son sac, un petit lapin en peluche, le préféré de Sarah, pour lui tenir compagnie lorsqu'il serait triste, lui avait-elle dit.