Si un jour je m'en sors, je ne raconterai plus rien, je n'écrirai pas de livre, je n'en parlerai à personne, ce sera mon secret, ma blessure secrète. Je me suis trompé sur tout, j'ai péché par orgueil, je me suis cru plus fort. Il faut bien que je me rende à l'évidence comme le dit mon entourage, la chimie ne marche pas chez moi, voilà 10 ans que je souffre pour rien, que j'accumule une telle souffrance que je ne sais pas comment j'ai pu ou comment je peux encore y résister.
Non seulement les médicaments ne marchent pas mais ils sont des amplificateurs de ma souffrance. J'ai fait fausse route à un moment crucial du début de mon histoire, je me suis trompé de chemin, peut-être m'a-t-on mal dirigé, en tout cas j'ai pris la mauvaise route, il s'en est fallu de si peu, j'avais tout trouvé tout seul, surtout le mot magique, l'amour, le seul remède efficace et la grande cause de ma souffrance.
Alors me voilà comme dans le jeu de l'oie à la case départ, il faut que je me débarrasse des médicaments, en conservant seulement les anxiolytiques dont pour l'instant je ne peux me passer et que je reprenne une thérapie si l'hypnose ne marche pas. Il faut que je trouve un thérapeute à la hauteur, ce qui n'est pas gagné, quelqu'un qui pourra m'emmener là où je ne veux pas aller, là où je ne veux pas voir, là où je ne peux pas dire, ce mot sur le bout de la langue comme l'écrit Pascal Guignard, ce mot imprononçable ,le jour où je le prononcerais je serai guéri.
Et je vous jure que je n'en parlerai plus jamais, et je vous jure que je fermerai ce blog définitivement, je ne suis pas un artiste, pas plus qu'un écrivain, pas plus qu'un peintre ou un sculpteur, je ne suis qu'un homme ordinaire qui souhaite avoir une vie ordinaire, je laisse la souffrance aux autres, moi j'ai fait le plein pour toute ma vie.
Ma vie ne tient plus qu'à un fil, chaque jour qui passe le suicide me hante, le désir de mettre fin à cette existence insupportable, la peur de la dégradation, de la destruction de mon esprit, de l'anéantissement de mon être, pour moi c'est un avenir qui ne doit pas être écrit, soit je m'en sors, soit je me tue, comme à la roulette russe, tant que j'aurais encore mon libre arbitre, tant que j'aurais le choix, et il faut que ce soit avant que la chimie me détruise complètement, sinon je ne pourrais plus le faire, devenu malade chronique abruti par les médicaments, peut être hospitalisé en permanence et sous surveillance, je ne pourrais plus agir, je ne serais plus rien et je n'aurais plus rien à dire. Alors le temps m'est compté, car la chute est vertigineuse et que mes forces diminuent chaque jour qui passe. Vivre ou mourir voilà la question, être ou de pas être, moi je voudrais « être » et guérir et vivre, ce sont mes trois conditions. Dans le cas contraire je supprimerai ma vie.
On dit qu'il ne faut jamais regarder en arrière, moi je ne peux pas faire autrement, chaque arbre dans mon jardin, chaque plante, chaque photo de mes enfants me rappelle les jours heureux, où j'étais un homme libre, ou tout était simple, où il me suffisait de me battre comme tout le monde, de me donner à fond dans ce que je faisais, les jours passaient les uns après les autres, il y en avait de plus difficile que d'autres et puis quelquefois il y avait la récompense, je récoltais les fruits de ce que j'avais planté, et parfois je me laissais aller à un grand soupir de bonheur, je laissais mon esprit libre comme les nuages dans le ciel, mes idées, mes pensées flottaient comme dans un ciel limpide et moi je lâchai prise comme on dit, je savais méditer sans qu'on me l'ait appris. Je l'ai découvert plus tard lorsque j'ai tenté de faire de la méditation, mais c'était trop tard, l'angoisse était la et la rendait impossible. Les états de conscience modifiée je les connaissais aussi sans qu'on me les ai apprise, les souvenirs presque hypnotiques, de moment où je pouvais complètement décrocher de la réalité, tout cela maintenant m'est interdit car encore une fois l'angoisse est comme un mur.
Je suis comme un vieux marin qui a vu trop de tempête ou comme un soldat qui a trop vu la mort, je n'en veux plus, je n'en peux plus, je veux tout oublier et ce n'est pas possible, le temps s'écoule inexorablement, on ne peut pas retourner en arrière, si j'étais un marcheur et si je me disais : « je vais marcher à l'envers vers l'arrière » ça ne changerait rien le temps continuerai à avancer, et si je m'arrêtais sur place ça ne changerait rien non plus car le temps continuerait de s'écouler, et si je continuais à marcher je suivrai son fil, comme une barque sur un fleuve, et au bout de ce fleuve il y a le passeur que je ne redoute pas, car ma souffrance est si grande que je l'attendrais presque avec une sorte d'impatience étonnée.
On me dit que je n'aime pas assez mes enfants ni ma femme pour écrire des choses pareilles, la mort est taboue, c'est un interdit, il n'y a que ceux qui restent qui souffrent, et alors vous ne croyez pas que celui qui est parti d'une façon ou d'une autre a souffert, il y a des morts dignes, les morts de ceux qui sont atteints de maladies organiques incurables comme le cancer, on dira : « comme ils ont été courageux, ils se sont battus jusqu'au bout », ils auront de belles funérailles, et surtout ils laisseront pour leurs enfants une souffrance supportable et compréhensible. Alors que celui qui se suicide, est traité de lâche, d'égoïste, de pauvre malade mental, il y a aussi l'incompréhension des autres, comment se priver de la vie, ce bien si cher, comment en arriver là ? Comment peut-on en arriver là ? Personne ne peut comprendre, c'est ce qu'on dit, c'est ce que les autres disent. Le suicidé est condamné à errer sans fin aux portes de l'enfer, il n'aura jamais de salut, sur la terre il détruira ses enfants et sa famille tant la blessure sera grande pour les êtres que pourtant il aime plus que tout, pas assez dira-t-on, pas assez, comment a-t-il pu faire cela.

Si un jour je m'en sors ce qui veut dire que je resterai en vie, si mon corps résiste aux mauvais traitements que je lui inflige en fumant comme un trou et en ne faisant presque plus de sport, si un jour je m'en sors je n'en parlerai plus jamais.