Deux euros cinquante !


Aujourd'hui, est un jour important. Je vais tout vous raconter.

Voilà presque quatre ans que je suis en psychanalyse, à la suite d'une terrible dépression, plus qu'une dépression, une régression, qui m'a emmené au plus profond de moi, dans une souffrance que je n'avais jamais connue, à laquelle je pensais ne pas pouvoir résister

 Il y a un an j'écrivais sur ce blog que ma psychanalyse était finie, que j'étais guéri.

J'étais rentré un soir d'une séance de psychanalyse extraordinaire, où mon analyste m'avait dit certainement imprudemment, que bientôt je n'aurai plus besoin de lui, j'avais écrit que j'étais né ce jour-là, et je m'étais effondré dans les bras de ma femme en pleurant en lui disant : c'est fini !

Mon psychanalyste a fait une erreur, surprenante pour quelqu'un d'aussi chevronné que lui, il s'est laissé séduire par moi, je faisais tout pour ça, en lui apportait mes poèmes, en lui montrait mes tableaux, lui dont le fils est peintre, j'ai cherché par tous les moyens à le séduire, et j'y suis arrivé, et ma psychanalyse a basculée. Je l'ai raconté sur le blog , l'histoire du prêt du livre sur Lacan.

Plus tard il a interprété un de mes rêves à sa façon, certainement inconsciemment, il m'a annoncé vers le mois de juin, que j'étais prêt psychiquement à aller voir quelqu'un d'autre. Je me suis effondré, littéralement, j'ai vécu cela comme un abandon, et mon angoisse est repartie de plus belle, sans cesse; j'ai voulu me suicider plusieurs fois, j'ai appelé au secours partout, et je l'ai imploré de me garder comme analysant, en lui demandant de faire ce qu'il fallait pour résoudre son problème de contre-transfert.

Le mal était fait, cependant l'analyse est sans arrêt réinventé par l'analysant, je ne sais pas ce qui s'est passé, mon transfert a changé, de forme, de symbolisation, au début il était mon père, et ensuite quel était-il ?

Depuis six mois cahin-caha, rien ne vient, rien ne sort, l'analyse est stérile, je pars le voir angoissé et je reviens triste et dépité, et toujours aussi angoissé; Où sont les grandes séances merveilleuses du début de ma psychanalyse, combien de fois me suis-je posé cette question.

Depuis un an il est à la retraite, il a accepté de me garder comme analysant, la seule chose qui a changé c'est que je paye en liquide et non plus en chèques, je l'ai accepté et j'ai compris pourquoi.

Le cadre de l'analyse a changé aussi, il a changé de bureau, puis il a supprimé la salle d'attente, comme si à chaque fois il me supprimait un peu  du rituel auquel je tenais tant, qui faisait le charme de l'analyse, j'avais besoin de ce rituel. Au fil du temps et des modifications du cadre de l'analyse, la magie et le charme disparaissait,  au moins de mon côté, je sentais qu'il partait en retraite peu à peu, que son engagement s'amenuisait au fil des mois.

Cependant je m'accrochais à l'analyse, parce que je souffrais de plus en plus, et que c'était mon seul espoir.

Il y a peu de temps, je me suis rendu compte, il m'a un peu aidé, que dans le transfert il n'était plus mon père mais peut-être ma mère, c'était vague et mal défini dans ma conscience, en tout cas il se passait quelque chose, que je n'arrivais pas à saisir. Moi je m'accrochais,lui il  se détachait.

Je l'ai vu cette semaine, je suis allé sur le port devant le phare, comme d'habitude, me recueillir un peu, en regardant la mer battue par le vent, j'essayais de trouver un peu de calme et de sérénité, ce jour-là j'y suis arrivé ; et puis je suis parti le voir, je me suis assis, puisque ma tentative sur le divan avait été un échec, je ne supporte pas de ne pas voir son regard, là aussi j'avais l'impression d'être abandonné.

Je lui dis : vous êtes mon directeur de conscience, je ne sais pas ce que je fais avec vous, mais ce n'est plus une psychanalyse. Il a acquiescé, et puis nous avons parlé de mon angoisse, de la carbonisation et de la transformation, comme celle des alchimistes, Stella en latin veut dire pierre, et également étoile, mon grand-père était tailleur de perles fines, puis il a fait le commerce des pierres précieuses, par association d'idées je lui ai parlé du livre qu'il m'avait offert lorsque j'étais petit et qu'il m'avait conseillé de lire, la ville de sable de Maurice Druon, qui est un magnifique roman initiatique, et j'ai continué en lui disant que même si j'étais attiré par la quête initiatique, je n'étais pas là pour ça, que je voulais du cartésien, du concret, du freudien !

Il veut m'emmener là où je ne peux pas aller pour l'instant, même s’ il a peut-être raison, mais rien ne peut me forcer à croire, bien qu'au fond de moi quelque chose attend, je ne dois pas être prêt, on ne peut pas forcer les choses.


À la fin de la séance il m'a annoncé : je n'ai pas augmenté mes tarifs depuis trois ans, à partir du mois prochain vous paierez 2,50 € de plus. J'ai pris ça comme une claque en pleine figure, j'ai d'abord répondu avec colère, vous êtes vache, et puis j'ai baissé les épaules, tristement, je lui ai dit : c'est comme vous voulez.

L'après-midi a été un enfer, l'angoisse est revenue terriblement forte, encore une fois j'étais anéanti. Ma première réaction était la colère, je le trouvais minable, petit, mesquin, qui était cet homme qui se comportait comme un petit fonctionnaire et qui m'infligeait une ridicule augmentation, j'étais humilié, terriblement humilié, pour qui me prenait-t-il avec ses 2,50 €.

Toute la nuit j'ai réfléchi, ma réaction n'était pas normale, j'ai compris qu'il me tenait par les couilles, j'étais totalement dépendant de lui, je pouvais accepter n'importe quoi, il aurait pu me demander ce qu'il voulait, j'aurais accepté !

Cet homme était-il honnête ? Était-il un manipulateur ? Est-ce que c'était seulement mon argent qui l'intéressait ? Était-il fou ? Était-il vénal ?

J'ai écouté mon instinct, je me suis dit que non, qu'il était bienveillant, qu'il faisait ce qu'il pouvait, qu'il était comme moi dépassé par l'analyse, ne m'avait a-t-il dit un jour qu'on était analyste lorsqu'on ne comprenait plus rien !

Cependant ma première réaction dans la colère avait été hier de contacter un autre psychanalyste, j'avais décidé d'arrêter avec lui et de poursuivre avec quelqu'un d'autre. Mais là aussi j'ai réfléchi, si je quittai mon analyste dans la colère, dans l'impulsion, cela était la propre négation du travail que je faisais depuis trois ans, il fallait absolument que je comprenne ce qui  se passait. Pourquoi avais-je réagi si violemment à cette ridicule augmentation.

Moi je suis médecin, nous avons été augmentés deux fois en 30 ans, je suis en secteur un, pour nous, enfin pour moi l'argent est sale, c'est ma secrétaire qui encaisse les honoraires, je ne veux pas de relations d'argent entre moi et mes patients, cela me gêne infiniment, pourtant ils sont remboursés, mais c'est comme ça que je vois les choses, j'ai peut-être tort, cela fait partie sûrement de ma névrose, j'ai souvent dit que ma seule liberté était de travailler gratuitement si j'en avais envie, puisque la sécurité sociale nous faisait travailler parfois pour des prix tellement ridicules, que je préférais donner des soins.

Lui c'est autre chose, il est libre, il applique l'inflation comme le boulanger, il augmente un peu ces prix, admettons c'est son droit, mais pourquoi moi  est -je réagis si violemment à cette ridicule augmentation? Il fallait que je comprenne, pourquoi.

Petit à petit les choses se sont éclaircies, je ne supporte pas payer un peu plus, parce que cela montrait la dépendance que j'avais pour lui, le transfert était massif, j'étais pied et poing lié, et dans le transfert qui était-il?.... ma mère.

Je réalisais combien cela était dangereux, qu'il fallait que je mette fin à cet esclavage, qu'il fallait que je me libère, que je brise les chaînes de l'amour que j'avais pour mon analyste. Que j'ai pour lui. Et qu'en faisant cela, je coupais le cordon, je coupais les liens avec ma mère.

Ce n'était pas mon analyste que je quittai, ce n'était pas l'homme que j'aimais profondément, c'était cette mère que j'aimais encore plus.

C'est la décision la plus difficile que j'ai prise de ma vie, c'est un deuil presque impossible, je ne sais pas si je fais bien, je suis mon instinct, et mon instinct me dit que j'ai raison. Depuis ce matin je suis gai, j'ai l'impression que la vie vivante de nouveau me remplit. L'angoisse est toujours là, forcément, elle ne partira pas comme ça.

Je lui ai téléphoné, je vais le voir ce soir, pour lui dire tout ce que je viens d'écrire. Je suis heureux d'avoir compris et de partir sans colère, sans rancoeur, je sais que je ferme une porte définitivement, que maintenant il va falloir que je me débrouille tout seul, comme un grand.
Peut-être je me trompe, je ne crois pas, j'aurais aimé qu'il soit mon ami, ça aussi c'est impossible, j'aimerais devenir psychanalyste, cela aussi me paraît difficile.

Je fais peut-être la plus grosse erreur de ma vie, mais tant pis je me lance, je ne peux pas rester dans un état de dépendance telle, telle que je pourrais accepter n'importe quoi, il faut que je reprenne ma liberté, coûte que coûte, quel que soit le prix, 2,50 € ce n'est pas grand-chose.

Il me disait autrefois : aimer ses parents c'est savoir les quitter, on peut en dire autant pour son psychanalyste, il faut pouvoir partir.

Je me rends compte maintenant de l'immense pouvoir qu'ont les psychanalystes sur leurs patients, je pèse la responsabilité qu'ils portent sur leurs épaules, et je mesure l'importance de leur formation, et de la distance qu'ils doivent avoir avec eux-mêmes, ainsi que de leur désir, vraiment il ne faut pas laisser faire ce métier par n'importe qui.

Ce soir pour la dernière fois j'irai devant le phare, je regarderai la mer, je frapperai à sa porte, je prendrai place dans le fauteuil inconfortable, face à lui et je lui parlerai pour la dernière fois. Je ne sais pas ce qu'il me répondra, je lui dirais que je reprends ma liberté, que je coupe un lien trop lourd, trop dangereux, qu'il est temps que je devienne grand, que je vole de mes propres ailes, que la dépendance est trop forte, qu'il est vital pour moi de partir.

C'est une rupture, presque une rupture sentimentale, pour moi c'est la première fois, avant je ne savais pas aimer, j'étais mort à l'intérieur, je ne souffrais jamais, et maintenant je souffre de partir, mais je suis heureux aussi, car je sais que c'est la bonne décision, car j'ai compris pourquoi je m'en vais. Pour 2,50 €.

Confondre la psychanalyse et la direction de conscience est grave, car la direction de conscience implique une manipulation de l'esprit de l'autre, alors que la psychanalyse ne doit être que la simple interprétation de l'inconscient de son analysant, quelle drôle de contre-transfert, sauver guérir, je pense que moi aussi il m'aime comme un père ou comme une mère, c'est mon interprétation, c'est ma façon de voir les choses, peut-être suis-je complètement à côté de la plaque, mais là encore je suis mon instinct, et je respecte l'homme qui est en face de moi, cependant c'est ma peau que je joue, et c'est mon argent que je dépense, et j'en veux pour mon argent ! C'est la loi de l'analyse, l'argent achète la séduction, l'empêche en théorie, mais là, qu'est-ce qui n'a pas fonctionné ?

Mauvaise question, cela a fonctionné différemment, chaque analyse est unique, chaque histoire est unique, rien ne se passe comme dans les livres, l'analyse a fonctionné puisque le transfert a fonctionné, et c'est la réalisation de l'intensité du transfert, du type de transfert, qui fait que je m'enfuis, je quitte l'amour impossible, je tranche les liens impossibles, symboliquement, espérons que je ne me trompe pas, je crève de peur, je suis terrorisé, mais j'ai encore plus peur de ce qui peut arriver ensuite, d'être totalement dépendant, de vivre une analyste interminable, stérile, de ne voir dans mon analyste comme je l'ai écrit plus haut qu'un directeur de conscience.

Ma femme à ce propos à eu une remarque très intelligente, ma femme aurait dû être psychanalyste, c'est elle qui me donne l'argent, c'est elle qui le retire à la banque ; elle m'a dit : à partir d'aujourd'hui c'est toi qui iras chercher l'argent, c'est que j'ai fait ce matin, dans mon agence bancaire, l'appareil à distribuer les billets n'a pas fonctionné ! La caissière que je connais bien a dit c'est bizarre, j'ai répondu : si vous saviez à quoi va servir cet argent, effectivement c'est très curieux, elle voulait savoir, je lui ai répondu je ne peux pas vous répondre, il me faudrait 400 pages de roman pour vous expliquer.

Que reste-t-il de mon couple? .....tout, ma femme et moi nous nous sommes retrouvés, elle est la moitié féminine de moi, comme deux pièces nous nous sommes retrouvés, comme les êtres doubles de Platon, comme le mot symbole en grec, le symbole est formé de deux éléments qui s'assemblent.

Que vais-je devenir? Que va-t-il m'arriver maintenant? Comment vais-je m'en sortir tout seul, nu à peine né, vais-je résister, je n'en sais rien, je pars à l'aventure, ce que je sais c'est que je ne pouvais pas faire autrement que de partir. J'espère ne pas avoir besoin de consulter un autre analyste, ou un autre thérapeute, je ne veux plus rentrer dans ce cercle infernal de la dépendance affective achetée par de l'argent, comme le jeu, les maîtresses, être tenu dans la main de quelqu'un, que la chose à laquelle on tient le plus au monde c'est-à-dire sa vie et surtout son esprit ne dépende que de la bonne volonté d'une personne est intenable, mais je le répète, c'est mon interprétation, imaginaire, symbolique, c'est l'idée que je me fais maintenant des liens tissés entre moi et mon psychanalyste, et c'est peut-être là le miracle de la psychanalyse, de construire des liens imaginaires, et de pouvoir les briser ensuite, en ayant l'impression qu'on se brise le coeur, et peut-être de gagner chèrement sa liberté, c'est peut-être là le signe d'une psychanalyse réussie, briser ses chaînes en se brisant le coeur, alors que dans la réalité, il n'y a que deux personnes qui se parlent, et qui échangent un peu d'argent, rien de bien grave en somme, et pourtant moi ce soir j'ai l'impression de jouer ma vie ! Voyez tout le pouvoir du symbolique, du réel et de l'imaginaire.




Voilà, le 27 février 2010, j'ai décidé d'arrêter mon analyse.