Dialogue de sourds.
Par f zorg le lundi, janvier 18 2010, 21:46 - Lien permanent
Dialogue de sourds
Il venait de rentrer de son travail, il est 21 heures, il était crevé, il avait 40 ans et trois enfants. Il s' écroula dans son divan, alluma une clope, se servit une bière, et mis en marche la télévision. Sa femme n'était pas encore rentré, il regardait sa chaussette de son oeil gauche et la télé de son oeil droit, quelle vie de merde osa-t'il penser, et puis il chassa cette pensée négative en tirant sur sa clope.
Soudain le téléphone sonna, il décrocha, à l'autre bout du fil, une voix lui dit :
Je suis le docteur machin, interne en psychiatrie, votre fille vient d'être admise aux urgences, elle a voulu mettre fin à ses jours, il faut que vous veniez.
Quelle merde pensa-t-il, machinalement il mit sa clope dans la bouteille de bière, remis ses chaussures, mis son manteau, la tête vide, il quitta son appartement et puis pris sa voiture pour aller vers l'hôpital.
Il n'avait aucune pensée, aucun sentiment, il ne comprenait rien, sa fille elle avait 15 ans, il l'avait regardé grandir, sans trop faire attention, lui c'était déjà difficile, le boulot, sa petite vie, les emmerdes, les petits matins glauques, sa femme qui devenait vieille, ses érections du matin, ses fantasmes du soir, tout était moche dans sa vie, et pourtant il faisait semblant de ne rien voir, et ce soir la vérité lui explosait à la figure, il partait à l'hôpital voir sa fille qui avait raté son suicide. Sa tête était vide, et pourtant pleine d'images et de pensées, comme des fantômes dans un grand grenier, il les chassait, car si ces fantômes étaient réels, il aurait jeté sa voiture dans le premier arbre, ou le premier camion qu'il aurait croisé, il y avait quelque chose qui clochait, ce n'était pas possible, ce n'était pas lui, ce n'était pas sa fille, ce n'était pas sa vie !
Il arriva à l'hôpital, se dirigea vers le service des urgences de psychiatrie, il suivait les pancartes, bientôt il s'éloigna du coeur de l'hôpital bourdonnant de blouses blanches et d'ambulances bardées de gyrophares comme dans les fêtes foraines.
La psychiatrie c'était beaucoup plus loin, un petit bâtiment triste, sans lumière ni animation, un coin reculé de l'hôpital, entre les cuisines et la lingerie; S'il avait été cultivé, il aurait pensé que ç'aurait pu être l'enfer dans une bibliothèque, l'endroit où sont rangés les livres interdits, mais lui, il était ouvrier dans une usine de mécanique, il ne connaissait rien à la littérature érotique, à Sade et à Apollinaire, sa culture érotique se limitait aux films pornographiques de Canal+, et aux tabloïds dégueulasses qu'il achetait parfois sous le manteau.
Il finit par trouver le service des urgences de psychiatrie, on le fit entrer dans dans la salle d'attente, meublée de bric et de broc, tous les surplus de l'hôpital, sur les murs étaient accrochés de vieilles affiches passées, impersonnelles, sans âme comme cet endroit, il s'assit sur une chaise en plastique, pris une revue, l'amicale des cadres CGT de l'hôpital, la feuilleta, et puis il regarda autour de lui, il y avait deux personnes, une femme sans âge les traits tirés, pauvrement habillée, et puis un jeune adolescent, qui regardait ses chaussures les yeux baissés.
Il attendit une demi-heure, et puis un homme en blouse blanche l'appela par son nom, il se leva et le suivi sans un mot.
Il le fit rentrer dans le box des urgences, là il y avait un lit ou était allongé une personne qui devait être sa fille, il ne la reconnut pas tout de suite, elle s'était lacérée le visage avec une lame de rasoir, deux gros pansements couvraient ses avant-bras, elle était en vrac sur ce brancard, à moitié nue, il voyait sa poitrine, sur son sein droit un piercing.
Dieu qu'elle était belle, il y eut aussitôt honte de cette pensée, comment pouvait-il dans un instant pareil ne voir de sa fille que la femme crucifiée sur ce lit, presque morte, infiniment désirable, cette pensée était tellement effrayante et malsaine qu'il tenta de la chasser, mais c'était trop tard, le mal était fait.
L'interne lui demanda de s'asseoir, il obéit, tenta de mettre de l'ordre dans ses pensées, pour l'instant aucune parole n'avait été prononcée. Il lui demanda de décliner son identité, et de confirmer que le corps qui était sur le lit était bien celui de sa fille. Il répondit oui, bien qu'il ne savait plus trop, si le corps qui était là était familier ou étranger !
C'était pourtant bien sa fille et pourtant ce n'était plus sa fille, celle qu'il avait vu grandir, qu'il avait emmené à l'école, en vacances, il y avait si longtemps pensa-t-il, que nous arrive-t-il, que m'est il arrivé, il ne comprenait pas, mais la réalité c'est qu'il était là, et qu'elle était là aussi, et qu'il y avait une troisième personne, avec une blouse blanche, des cheveux longs et gras, des petites lunettes rondes, un visage rond et mou, il avait l'air plutôt gentil, et bien jeune aussi.
Sa fille avait les yeux ouverts, elle l'avait reconnu, elle le regarda comme si il n'existait pas, elle semblait indifférente à sa présence, lui n'arrivait pas à parler.
Il attendait, que quelque chose se passe, il avait toujours la tête vide, il ne savait pas pourquoi il était là, qui était la personne devant lui, il fuyait, comme il avait toujours fait toute sa vie, il fuyait cette réalité, rien de tout cela n'était vrai, il n'était pas là, ce n'était pas sa fille, tout cela n'était qu'un cauchemar. Il fallait qu'il fasse quelque chose, le médecin était toujours silencieux, il prit son portable et envoya un message sa femme.
Ensuite, il se cala dans sa chaise et attendit les questions.
Saviez-vous demanda l'interne que votre fille n'allait pas bien.
Non.
Saviez-vous que votre fille se droguait?
Non
Connaissez-vous Freud et Lacan?
Non
connaissez-vous le petit objet à.
Non, je ne connais que le point G.
c'est pareil répondit-il !
Ah bon.
De quoi souffre ma fille, pourquoi a-t-elle fait ça.
À cause de vous, du point G. et du petit objet a !
Que puis je faire, pour réparer ! Est-ce que je peux acheter le petit objet a.
Il fait partie des choses qui ne s'achète pas répondit le jeune interne.
C'est dommage répondit t- il, je connais des gens, peut-être au marché noir ou alors chez les Chinois, je suis sûr que je peux trouver ça.
Sa fille ouvrit les yeux et lui dit : papa tu es vraiment trop con !
Ta gueule conasse, et puis c'est quoi ce piercing sur ton sein, on dirait une pute !
Ça, c'est un attrape cœur, un piège à objet a, et puis je ne suis pas une pute !
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Le médecin reprit la parole, on va soigner les blessures de votre fille, celle du corps, pour le reste on ne peut pas faire grand-chose, on va remplacer le pétard pas du deroxat , on va la garder quelques jours, si elle veut, elle pourra parler un psychologue. Mais ensuite elle retournera à la maison avec vous, et la vie continuera comme avant.
Il ne comprenait plus rien, la vie continuera comme avant, rien ne serait plus comme avant. C'était un homme silencieux, introverti, peut-être très intelligent, quelque chose en lui s'était brisé, et quelque chose en lui s'était ouvert, sa misérable vie, il venait de la prendre en pleine gueule, il ne savait pas encore que tout était perdu, qu'il aurait fallu qu'il efface tout, qu'il recommence tout, en lui quelque chose lui disait qu'il avait tout faux, quelque chose qui ressemblait à cette fille sur ce brancard.
Il fit comme il avait l'habitude de faire, chien crevé et soumis, il garda sa peine pour lui, avala sa colère, se gratta les couilles à travers son pantalon, comme un enfant qui se mouche dans ses doigts, il se leva, remercia le médecin et dit au revoir à sa fille.
Il reprit sa voiture, alluma une clope, mis la radio, il roulait sur le périphérique, il pensait à l'objet a et au point G., ils sont complètement fous ces médecins, quelle connerie ! Dans huit jours ma fille reviendra, il faudra que je parle à ma femme de son piercing; ...........................Plus loin le périphérique tournait à gauche, il accéléra, et prit tout droit direction ,la Seine.