Regarder les bateaux partir.
Si les hommes étaient des bateaux, parmi ceux la il y en aurait de plus beaux, de plus vaillants, de plus téméraires, quelques-uns feraient des voyages extraordinaires, certains périraient corps et biens sur des écueils dans des pays inconnus, d'autres auraient des fins misérables sur un banc de vase, certains finiraient à la casse, dépecés.
Ainsi va de la vie des bateaux et de la vie des hommes, à la fin de leur vie certain partent vers le large, vers la mort, tout doucement ; quelques-uns qui les ont connus ou qui les ont aimés restent sur le port à les regarder jusqu'à ce que leur silhouette disparaisse dans le lointain.
En regardant hier soir l'émission sur Bernard Giraudeau j'ai eu ce sentiment, d'un homme dont la vie fut bien riche, d'un homme qui avait souffert, d'un homme qui partait. Il avait encore des restes de splendeur, des souvenirs de bonheur, des illusions d'espoir mais dans le fond il savait que tout était perdu.
Il disait qu'il avait passé sa vie dans la colère, dans l'insatisfaction, qu'il ne savait pas aimer, il disait qu'il était passé à côté de lui-même.
Et cet homme-là disait : que le cancer lui avait donné l'humanité ! Que sans le cancer il n'aurait pas appris l'amour, il ne serait pas devenu un homme.
Je le cite : extraits de cher amour, la dernière phrase du livre.
Vous ne lirez que l'homme d'avant, pas celui que vous venez de rencontrer et qui ne sait même pas lui-même encore qui il est. Aurez-vous la patience ?
Ainsi commence ce jour le vrai voyage de ma vie puisque ce qui fut vécu n'était qu'un rêve effleuré.
Je pense à mars de fritz Zorn, où celui-ci dit exactement la même chose, le cancer c'est la meilleure chose qui m'est arrivé !
Faut-il qu'un homme soit anéanti pour qu'il prenne conscience de son inhumanité ancienne, où pourtant il a réalisé le plus souvent les plus grand-chose de sa vie, l'acceptation et la résignation qui accompagnent la souffrance, sont le plus souvent bien stérile, on quitte la vie, ses joies, ses plaisirs, on abandonne les projets extraordinaires ou impossibles, qui pourtant ont été réalisés, on cesse de briller, de parader, de séduire les femmes, de se saouler, de partir en voyage, on abandonne la vie vivante pour une pleine morne et grise, celle de la sagesse et du renoncement, celle où on cesse de ne penser qu'à soi, pour s'occuper des autres, parce que on ne peut pas faire autrement, que c'est la seule solution pour rester vivant.
C'est peut-être normal, dans le cycle de la vie, qu'à la fin les choses se passent ainsi, je suis même sûr que c'est comme cela que les choses doivent évoluer, il faut renoncer à la jeunesse, savoir accepter la maladie, ne dit-il pas : que tout le monde finira à l'hôpital.
Il dit aussi qu'on ne guérit pas le cancer, le médecin que je suis pense comme lui, il dit qu'on prolonge les gens, mais que les récidives arrivent toujours ; il ajoute une phrase curieuse, que pour soigner les récidives il faut soigner l'homme, l'âme ?
moi je n'ai pas encore de cancer, mais je souffre abominablement de troubles anxieux, qui m'empêchent de vivre, je crois je préférerais le cancer ! Au moins les choses seraient plus clair, je saurais contre quoi je me bats.
Quand je dis pas encore, c'est que je m'attends à cette deuxième maladie, je suis tellement épuisé que mon corps m'a bien finir par rendre l'âme, à moins que ce soit mon âme qui se rende avant mon corps.
Est-ce que je mène un combat inutile, est-ce que je suis comme ces bateaux qui s'en vont tout doucement, peu à peu, portant sur leurs flancs la trace des combats et des splendeurs d'avant, ayant parfois des sursauts d'orgueil ou d'énergie, d'un bonheur passé, c'est ce que je ressens, je me perds peu à peu, je me donne l'illusion que je pourrais renaître, je suis un combattant jusqu'au bout, je ne rends pas les armes, mais je sais au fond de moi que la bataille est perdue.
Je ne suis pas célèbre, je ne suis pas connu, dans mon petit monde je l'étais pour mes compétences, pour mon talent, c'est quelque chose qui ne disparaît pas en cinq minutes, on n'efface pas 30 ans de travail en quelques années, mais peu à peu on s'use et on se perd dans le lointain, et puis un jour on disparaît.
Comme c'est touchant, comme c'est émouvant ces combats perdus d'avance, comme c'est troublant et dérangeant de lire ces témoignages de ses hommes anéantis qui jusqu'au bout, jusqu'à leur dernière souffle de vie délivrent leur message, la maladie sans l'amour c'est la mort, mais à 20 ans quand on est en bonne santé ont fait l'amour sans amour, on mange sans faim, on boit-sans-soif, et la maladie n'est pas au rendez-vous.
Comme cet homme me touche, quand je vois son corps ravagé, son visage fatigué, la lueur dans ses yeux qui s'allume parfois en parlant du passé, des choses accomplies, l'illusion d'être encore en vie, alors que tout est fini, et puis cet espoir ,toujours cet espoir insensé que l'on va guérir, faire comme si, accepter, alors que tout au fond de lui il sait que tout est fini.
Bernard Giraudeau pense comme fritz Zorn que son cancer n'est pas un hasard, qu'il est arrivé parce qu'il n'était pas lui-même, lui il n'a pas fait de dépression, enfin il n'en parle pas, mais il parle de mal être, de souffrance. Le cancer est peut-être finalement le seul remède contre la dépression, c'est un aphorisme, une provocation, mais ce n'est peut-être pas stupide de dire cela.
Voilà, je ne sais pas pourquoi j'ai envie de vous raconter tout ça, peut-être parce que moi aussi je suis las, que moi aussi j'ai commencé mon vrai voyage, aurez-vous la patience ! Aurai-je la patience ? Aurais-je le courage ? La force ? Alors que tout me dit que tout est perdu ?
Je me regarde moi-même partir loin vers l'horizon, un œil sur le port, un autre sur le pont, un œil qui pleure, l'autre qui interroge la brume. Mon Dieu que m'arrive-t-il ?
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